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Cette maison avait une âme d’encrier. Les murs, aux pentes inclinées comme ces bouteilles cristaux d’encre violette qui charmèrent notre enfance, portaient au plus profond de leurs pierres es traces du passé. Ce matin- là, le soleil peinait à réchauffer le sol encore gelé, l’herbe rare perçait des regrets de givre.
On m’avait annoncé que la maison était à vendre. Les souvenirs s’étaient précipités, de repas sous les arbres centenaires, de jeux dans le parc ou les greniers, de peurs enfantines blotties autour de la grotte au Malin.
Nous n’avions jamais osé entrer dans cette cavité naturelle située au fond du jardin, recouverte de cascades de ronces et bien gardée par des roses trémières. Il n'y a pas de reliefs saillants dans les Landes, cette paroi dressée comme un défi au paysage faisait exception. On racontait tellement de choses : elle aurait été habitée par le diable et une armada de sorcières.
Mes parents étaient habitués aux curiosités Africaines, que nous recevions sans juger et sans être vraiment impressionnés - c'était notre lot quotidien - mais pour finir, un peu alarmés par certaines manifestations étranges, ils avaient suivi le conseil des plus anciens du village : disperser de l’encens aux abords de la grotte afin de préserver les murs de la maison de maléfices et autres jets du sort.
Sans grand changement. Ils avaient fini par la vendre à un compagnon de la congrégation de l'Arche et nous avions appris qu'elle était passée de mains en mains, ne gardant ses propriétaires successifs que quelques mois.
La grosse clef de fer rouillée entra sans difficulté dans la porte, j’ouvrais et fus saisie par cette odeur du passé suspendue aux tentures fanées.
Laisser entrer la lumière du jour dans cette maison inhabitée depuis bientôt vingt ans.
Dans une niche basse, un cendrier était rempli de restes de tabac, comme si quelqu’un avait fumé la veille.
Les rayons du soleil dardaient leurs enluminures sur les vieilles tapisseries, évitant ces cicatrices plus claires que laissent les tableaux arrachés à la peau des cloisons.
Je me lançais alors dans une longue vocalise , j’aimais la qualité de l’écho dans ce grand vestibule et le retrouvais quasi intact. Nu de meubles, il répercutait avec une intensité effrayante les vibrations de ma voix. Soudain, j’eus le sentiment que je n’étais pas seule. Je me pris à rougir d’avoir peut-être profané une solitude, qui sait, un recueillement ?
Prise d’un frisson subit, je réalisais que le cendrier s'était insensiblement rapproché du plumier posé à l'autre extrêmité de la niche. Il était d’une délicate facture, peint de miniatures évoquant le paradis, le purgatoire et l’Enfer. A l’intérieur, couché au creux d’une fragrance de santal,un rouleau de papier,une plume et un godet d'encre violette. je reposais brusquement le plumier et repris ma vocalise, comme si cet écho de ma voix pouvait me rassurer dans le silence très habité que je sentais se ramasser autour de moi. La voix rebondit sur les murs et j’eus alors la surprise de voir ramper le long des plinthes des rubans de mots accompagnés de leur plume. Ils vinrent se ranger en armée silencieuse à mes pieds. Celle qui semblait être le chef de l’escadron s’éleva doucement, vint se poser entre mes doigts. Je me sentais tirée par une force inconnue et c’est sans résistance que je retirai le parchemin de son plumier.
J’ignore ce que j’ai signé, mais depuis j’erre entre les murs de cette maison. Il paraît que je fais partie de sa mémoire.
Mon âme a trouvé antre, hier… Viviane Lamarlère 
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